Le piano sur la touche

 

 

 

 

Ce jour-là, on n’oublia rien, tout avait été minutieusement emballé et mis dans des cartons bien scotchés avec l’objet du contenu écrit avec un gros feutre noir, puis méthodiquement numérotés. A l’intérieur des colis tout était entouré de papier journal, bien protégé de chocs éventuels, tout jusqu’à la petite cuillère et même le dé à coudre et l’aiguille qui avait été retrouvée dans la « botte de sept lieues » qui avait atterri un beau jour dans le jardin, on avait bien essayé, à l’époque d’appeler le Petit poucet, on s’était époumoné des heures durant, puis on avait décidé qu’il était assez petit pour tenir tout entier dans une seule botte.

Le camion avec les déménageurs arriva et des centaines de caisses et de cartons y prirent place avec le mobilier bien enturbanné de couvertures, pour un long trajet.

On fit encore une fois le tour des pièces pour être sûr de ne rien oublier, on passa et repassa devant lui, et on n’y prêta pas attention ; on avait tellement l’habitude de sa présence qu’il faisait plus, pour ainsi dire partie des murs que des meubles…

Et il resta tout seul, une fois qu’une à une toutes les portes se furent refermées sur lui.

La pièce était vide, terriblement vide. Au début, il pensa à une plaisanterie, puis le temps passant, quand pas l’ombre d’une seule main ne vint courir sur son clavier, il comprit qu’il avait vraiment été oublié.

C’est alors, que pour combler sa solitude, il commença à exécuter quelques accords sourds et douloureux comme une plainte. Puis, pour se tenir compagnie, il émettait des mélodies de plus en plus longues, et les soirs de grand désespoir, il se jouait des sonates au clair de lune ; parfois certains matins, il se réveillait de si méchante humeur qu’il jouait comme un sourd le « concerto No 2 de Rachmaninov des heures durant.

Il essayait en vain de se souvenir de ces quelques notes jouées maladroitement de « la ronde des petits amis », un de ces premiers morceaux appris si souvent répété.

Le chat du voisin attiré par ces étranges sons, se faufila dans la maison par un soupirail, passa les portes et le découvrit dans la grande pièce où il trônait.

Chaque jour, il venait ainsi rôder, puis enhardi par l’immobilité de ce locataire, il sauta sur le clavier, se promena en se pavanant sur les touches d’ivoire jaunies, et émis des airs incompréhensibles et surtout discordants.

Comme il souffrait d’être à ce point martyrisé par cet animal sournois ! Un jour, à bout de patience, tellement exaspéré par ces visites inopportunes, il fit retomber le couvercle sur les pattes du chat sans-gêne qui détala comme un lapin dans un miaulement strident pour ne plus jamais revenir, en crachant une dernière fois à la face du piano qui avait eu ce sourire triste et jaune.

Après cet incident, il ne pouvait plus jouer les morceaux de Debussy, de Ravel, de Chopin, de Liszt, de Mozart et de bien d’autres ; il essayait de s’en souvenir ainsi que des notes si souvent émises, avec il est vrai, un peu de maladresse, mais avec tant de tendresse. Et il se laissa bercer dans leur doux souvenir.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, un petit garçon bien qu’entouré du violoncelle, de l’harmonica, du violon et bientôt aussi d’une flûte, se morfondait et s’ennuyait pourtant fort de son compagnon de jeux, « de game », « de gammes », « play it again, Maestro, please ». Il le réclamait à cor et à cri. On lui faisait comprendre qu’il était si loin maintenant, que sans nul doute il avait été volé ou bien vandalisé ou bien avait été adopté par un nouveau propriétaire.

On lui répétait sans cesse que l’instrument de musique était vieux, qu’il avait fait son temps, et qu’après tout il en aurait bientôt un autre s’il était patient.

L’enfant dans ses rêves entendait toutes les mélodies et les jouait ensuite sur d’autres instruments comme s’il essayait par leur intermédiaire de rendre hommage à son ami si éloigné, et lui dire ainsi à travers les airs dans tous les sens du terme qu’il ne l’oubliait pas.

L’enfant eut raison des hésitations de ses parents, qui devant tant de détermination et de chagrin sincère cédèrent aux demandes maintes fois répétées, bien que cela leur sembla un brin déraisonnable.

Le piano, quant à lui après que son couvercle soit retombé, il ne pouvait plus émettre un son. Il essayait pourtant avec de suprêmes efforts de le relever, mais il n’y parvint pas.

Découragé, il abandonna et se sentit encore plus seul dans le silence étrange de la grande maison où il avait tellement entendu de rires et de chansons. Les toiles d’araignées commencèrent à sceller pour tout jamais cette grande bouche d’où, autrefois, sortaient de si jolies mélodies. Il avait perdu tout espoir. Il en venait presque à regretter son geste malveillant envers le chat, curieux, certes mais pas si méchant comme il s’était plu à le penser, tellement il était dépité.

 Quand soudain, il se sentit soulevé par deux grands gaillards. Harnaché, on lui fit descendre les quelques marches du perron. Puis il reperdit tout espoir dans l’obscurité d’un camion dont on refermait violemment les portières. Il pensait : « on m’emmène à la casse ! » Il voulut crier, chanter des requiems, mais cela ne lui était même pas permis, sa bouche était toujours cousue. Motus !

Mais la casse devait se trouver bien loin, ils roulaient depuis des heures, des noires et des blanches, mais plutôt des rondes…

Ils arrivèrent enfin devant un immeuble de huit étages, et on le hissa par les escaliers jusqu’au dernier.

Et là, son cher petit complice l’attendait impatiemment et s’élança vers lui pour assister à sa délivrance de tous ses harnais et sangles. Il lui flattait les touches, et sous ses chatouillements le piano se mit à rire d’une voix un peu cassée. Mais il suffirait de quelques pots de confitures remplis d’eau et glissés dans ses entrailles pour lui permettre de s’éclaircir la voix. Il entonna les airs les plus gais qu’il connaissait. La fête dura des jours.

Il est vraiment vieux aujourd’hui, bientôt cent ans, le petit a bien grandi, il est même papa, mais le piano repeint en blanc ivoire semble être toujours aussi jeune, parce qu’il sait que maintenant et pour longtemps, pour toujours il entendra des rires d’enfants autour de lui.

 

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 NB j'apprécie beaucoup Sempé